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L'Afrique c'est Nous!

Pourquoi Paris?

16 Février 2018, 13:44pm

Publié par Charbel Gauthe

Auteur: Charbel Gauthe


 
Aujourd’hui je vais en France.  
Je vis en Allemagne depuis bientôt trois ans et je n’ai encore jamais eu l’occasion d’aller saluer le voisin de mon pays hôte. Ce voyage, je le préparais depuis trois mois. J’étais un peu 
« gespannt » comme le disent les gens par ici. J’aime bien ce mot qui peut être à lui seul à la fois adjectif, adverbe et participe passé. Il décrit combien votre esprit est multiplié par trois lorsque vous attendez de faire quelque chose. J’aime aussi ce mot car il décrit comment votre corps tout entier s’étend comme un drap de lit sur le fil à sécher le linge ou comme un dessous de femme dans la machine à laver pendant l’essorage. A vrai dire, je ne savais pas trop ce qui m’attendait en France. A vrai dire je ne sais pas pourquoi mais j’ai un peu peur de ce voyage.  
 
Beaucoup de mes amis m’ont raconté qu’en France on parle français comme l’allemand se parle ici. Que les langues tournent dans la bouche comme les saucisses bavaroises tournent sur un feu de braise. Que le fromage n’a rien à voir avec le Käse que j’achète toutes les semaines au supermarché du coin, les vaches paissant toute la journée dans une prairie assez riche. Pourtant les mêmes amis me disent que la race laitière la plus répandue de France et d’ailleurs du monde porte un nom semblable à celui d’un des länder composant l’Allemagne: Prim’Holstein. 
J’appris aussi que la Prim’Holstein a une robe pie noire à taches blanches. Mais il y en a qui ont aussi une robe pie rouge – dire qu’on les appelle parfois Red Holstein.  
J’entends aussi dire que beaucoup de mes frères et sœurs sont déjà là-bas en France et qu’ils sont encore plus nombreux à Paris. D’autres y sont depuis leur tendre enfance. Il paraît qu’on ne peut pas discuter avec eux sinon on risque de perdre la course, peut-être même le tournoi. Tellement ils parlent un français que même un français ne peut comprendre.  


On me rapporte aussi que Paris est la plus belle ville du monde. Même ceux qui ne sont jamais allé dans toutes les villes du monde me disent que Paris est la plus belle ville du monde. Mais là j’ai quand même un doute. Comment peut-on affirmer qu’une ville est plus belle qu’une autre ville si on n’est jamais allé dans la deuxième. En plus ils disent que Paris, la plus belle ville du monde, est encore plus belle lorsqu’on la compare avec Berlin, la ville au symbole d’ours. Là je ne dis plus rien pour ne pas me fâcher. Ils me disent aussi que quand tu vas en France, il faut obligatoirement aller à Paris, à la tour Eiffel, aux Champs-Elysées, à la cathédrale Notre-Dame de Paris, à l’arc de triomphe. Ils me disent que, que et que.  
 
Mais moi, je me rendais en France, pas à Paris. Alors je ne voulais rien savoir sur Paris. Paris n’est pas la seule ville de la France quand même. Paris, je ne l’ai connue que lorsque j’avais fini mon cours élémentaire deuxième année et devais m’inscrire au lycée. Tout ça à cause d’un ami dont le père très riche a été envoyé par le gouvernement de mon pays à Paris pour représenter notre pays. Donc alors toute la famille de cet ami devait s’y rendre. Et cet ami ne cessait de rabâcher qu’il partait à Paris. D’ailleurs il y est encore. Donc c’est comme cela que j’ai connu Paris. Enfin, connu c’est un peu trop dire. Disons que c’est ce jour que j’ai entendu le mot Paris pour la première fois. 
 
Mais je connaissais la France, la très chère patrie, depuis que j’ai vu le jour. La France, c’est le pays de mes premiers rêves d’enfant. Comment cela est-il possible vous demandez-vous ? Eh bien sachez que mon pays le Bénin fût une colonie française et il est toujours, d’après moi, une colonie française même après notre quasi indépendance. Chaque année, le quatorze juillet, la radio et la télévision nationale faisait passer la marseillaise pour nous rappeler une période qu’on aimerait pourtant laisser derrière nous. Alors j’écoutais la marseillaise au moins une fois par an. 
 
Déjà même depuis le ventre de ma mère, j’écoutais la Marseillaise. J’entendais ma grand-mère faire des reproches à ma tendre mère qui essayait le quatorze juillet, quelques jours avant ma naissance, de reprendre la marseillaise après l’avoir écouté à la radio. Elle lui reprochait d’avoir chanté « le jour de joie est arrivé », alors qu’il fallait chanter « le jour de gloire est arrivé ». 
Qu’il fallait reprendre deux fois « L’étendard sanglant est levé ».  
Mais qu’y pouvait ma pauvre mère ? Elle était une enfant des indépendances et pas de la colonisation. Ma grand-mère, elle, a dû apprendre la marseillaise à coups de chicotte et de cravache. Á l’école coloniale, le maître ne blaguait pas. La discipline était d’une rigueur qui n’a pas de nom. A la moindre erreur, on sentait les conséquences directement sur le corps. On devrait plutôt remercier la France de nous avoir montré le chemin de l’école. Il n’y avait qu’une seule règle : la France ou la souffrance. 
 
Donc je pars en France. Bon disons que je me rendais au pays de mes premiers rêves d’enfance. 
Bien que sur mon ticket il était mentionné que la destination finale du vol était l’aéroport Paris Charles de Gaulle, je ne lisais que Charles de Gaulle. Je ne connaissais pas Paris. Pour moi la 
France, c’est Charles de Gaulle et pas Paris. 
 
 Charles de Gaulle je l’ai connu par ma grand-mère qui ne cessait de comparer mon père au général. C’est vrai que mon père est grand et robuste. Rien à voir avec moi. Il a une stature comparable aux dimensions d’une armoire à deux battants. Chaque fois que ma grand-mère parlait de Charles de Gaulle, moi je m’imaginais mon père avec une peau blanche, une casquette de général, une tenue militaire avec autant de galons et de distinctions que nos généraux ici au pays.  
Puis un jour je fis la rencontre du général de Gaulle. Incroyable, mais il était là devant moi, l’air souriant mais exigeant. Il avait l’air de quelqu’un qui me regardait mais son regard était loin. Il était vêtu de ses habits de général et portait en plus une cravate grise. Dans sa main droite il tenait son képi aux couleurs rouge et noire brodé or. Dans sa main gauche, il avait un mouchoir. Mais pourquoi se prendre en photo avec un mouchoir en main?,  me demandai-je. Mon père me disait qu’on ne sort un mouchoir que pour se moucher ou s’essuyer le visage. Le tenir en main serait un peu mal poli et sale. En plus, le général était assis. Je suis un peu déçu quand même parce que j’aurais aimé le voir debout et sans mouchoir afin de vérifier s’il était aussi grand et propre que mon père. Sur la couverture du journal que je tenais en main, il était écrit que c’était l’une des photos préférées du général. Na gut, diraient mes amis les allemands. Des goûts et des couleurs, on n’en discute point.  
Après avoir vu cette photo du général, je commençais à ne plus trop croire ce que ma grandmère me disait sur de Gaulle.  
 
Tous ces souvenirs me revenaient à l’esprit lorsque je montai dans le train qui m’emmenait á Düsseldorf, la capitale de la Rhénanie-du-Nord Westphalie, l’état fédéré le plus peuplé de l’Allemagne. Mon vol était dans la soirée, mais j’ai voulu être à l’aéroport des heures avant, afin de pouvoir me reposer un peu dans le hall. En fait, je voulais avoir un peu de temps pour moi afin de penser à la France et de ressasser mes souvenirs d’enfance. 
 Les jours passés, je n’avais pas eu la tête à ça. Tellement j’étais occupé par mon travail de professeur d’allemand et de français. Quand mes élèves me demandaient si j’avais une fois été à Paris, je répondais d’un air sûr et vantard « ja natürlich, ich war schon mal da gewesen. Paris ist schön. » Mais je mentais. Paris est devenu entre-temps une ville des merveilles, la ville lumières au point où il faut faire semblant d’y avoir été pour ne pas paraître moins intéressant que vos interlocuteurs.  
J’étais naturellement très choqué qu’ils me demandaient si j’étais déjà à Paris et pas si j’étais déjà en France. Mais naturellement que j’étais en France « ohne da gewesen zu sein » encore moins à Paris, „ohne da gewesen zu sein“. Je dirai que j’ai plutôt voyagé au gré de la littérature.  
Depuis que je sais lire et écrire, je ne lis et ne parle que le français, pas le parisien.  Je lis beaucoup de livres en français et pas en parisien. 
 
Il est onze heures et demie. Je me rends compte que je viens d’arriver à Düsseldorf. Mon vol est dans six heures. Donc j’ai encore un maximum de temps pour penser à la France. Il fait beau temps, donc je peux enlever ma veste qui déjà me faisait trop ressembler à quelqu’un qui n’avait jamais voyagé.  
Je saluai d’un air gai et agile le vigile qui tendait la main pour me montrer le chemin à suivre dans ce dédale de couloir et d’escaliers roulants où tout le monde est pressé et où la confiance en soi finit par perdre du poids, de la consistance. Je regardais tout autour de moi, cherchant une place ou m’asseoir afin de prendre du souffle quand soudain j’entendis une voix féminine qui retentissait dans les haut-parleurs de l’aéroport :  
- Letzter Aufruf an die Fluggäste des Fluges Air France ZUF 000 nach Paris Charles de Gaulle. Bitte begeben Sie sich dringend zum Ausgang Nummer B90. 
Mon sang ne fit qu’un tour. Je me levai comme si je venais de m’asseoir sur de la braise à cuire les saucisses bavaroises. Sans regarder ou se trouve la sortie B90, je courus tout d’abord à gauche car ma main gauche me porte bonheur.  
A vingt mètres de moi se trouvait un groupe de personnes qui étaient en rang. Je regardai sur l’écran au-dessus de la file. C’était la porte A50. C’est-à-dire que j’étais encore loin de B90. Un peu plus loin à droite de la porte A50 se trouvait la sortie A51. Je courus alors à droite. La lettre B ne pouvait que se trouver après la lettre A. Je courrais comme une autruche prise de panique. Je demandais ici et là mais mes interlocuteurs me retardaient plus. Alors je ne courrais plus. Je traçais comme on le dit chez nous. La voix de la femme se fit une fois encore retentir.  
 
Mais j’étais enfin arrivé à la porte B90, je montrai, tout éreinté, mon billet et mon passeport. 
 Après avoir vérifié dans l’ordinateur, la gentille dame me dit tout gentiment :  
    -     Excusez-moi Monsieur mais votre vol est dans six heures. Vous avez encore le temps. 
 
Extrait de: Paris? Sans moi (À paraître)

Auteur: Charbel Gauthe

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Romuald Lalèyè 16/02/2018 15:14

Intéressant Charbel... Tu nous livres les extraits à paraître d'un roman autobiographique. Can't wait to get and read it!

Charbel 06/03/2018 08:10

Merci Romuald